Passage
1
Elle s’accroupit, prostrée. Je me sentis impuissant. Résignée et
probablement fatiguée, elle sombra dans le sommeil. Je compris que si je ne la
raccompagnais pas moi-même chez les siens, je serais obligé un jour de la
manger. Je la trouvais si belle, si douce. L’esprit troublé, je regagnai le
camp. Le repas m’attendait.
Les portions furent distribuées en
priorité au chaman, aux chasseurs, aux jeunes et en dernier, aux femmes.
- Allez, mange, tu dois devenir un guerrier ! ordonna mon père sur un ton
péremptoire.
- Non, je n’ai pas faim...
Pour la première fois de ma vie, je
fus dégoûté au point de ne rien pouvoir avaler. Cette discussion avec Morrocoy,
me permit de réaliser que je mangeais habituellement des êtres semblables à moi.
Ils portaient un nom, avaient une famille, des amis, des compagnes et des
compagnons, des parents, peut-être même des enfants. Ils aimaient, souffraient,
parlaient, éprouvaient des sentiments, et nous, nous les tuions pour les
dévorer. Ce n’était plus possible.
Passage
2
Derrière les barils du port, derrière la chaux des façades délayée par les
pluies tropicales, derrière les huttes délabrées des négociants cupides, la
forêt patientait. Un jour, elle
reprendrait ses droits. La nature sauvage attendait le moment propice où elle enfilerait ses doigts de lianes et de
plantes épiphytes dans les fissures, entre les dalles disjointes, dans les
entrailles des envahisseurs morts. Alors, tout éclaterait dans une explosion de sève verte. Juan Solal le présageait. Juan
Solal le souhaitait. Les hévéas couvriraient de leur colle blême les demeures.
Les panthères rôderaient dans les palais
pourris. La pierre retournerait dans le lit des fleuves. Les meubles retrouveraient
l'odeur morte des forêts. Ce jour-là, les opprimés rompraient leurs chaînes,
reprendraient leurs arcs, leurs flèches et leurs frondes. Ils arracheraient
leurs vêtements, ils renaîtraient des bûchers et disparaîtraient à jamais dans
la jungle, loin de la civilisation. Le rideau émeraude se refermerait sur ce
tableau apocalyptique. L'Amérique ne serait plus qu'une Atlantide de plus, un
océan secret de la couleur des
hauts-fonds, sur lesquels les voyageurs passeraient sans même s’en rendre
compte.
- Mon Dieu, qu'ai-je fait ? se demanda, tout fort, Juan Solal. Quelle
erreur que d'avoir découvert ce continent ! Car, depuis l'arrivée des Blancs,
tes frères souffrent et meurent, tout cela par ma faute.
Passage
3
Dans la cabine
arrière de la caravelle agitée par la houle, Adawa cessa de s’exprimer. Poussée
par le vent du large une épaisse brume
grise engloutit les étoiles et réduisit à un vulgaire halo pâle la pleine lune.
Juan demanda à Adawa de lui montrer cette pierre magique permettant de
distinguer, même par temps mauvais, l'emplacement exact des astres.
Le capitaine murmura sa requête. Absorbé par
des visions de batailles, Adawa
entrouvrit la bouche.
- La guerre fut
déclarée !
Juan Solal
fulmina :
-C'était donc
toi, le chef des rebelles !
Passage
4
Le bâtiment
sombra en quelques secondes creusant dans l’océan un tourbillon. La vague
gigantesque forma un raz de marée. Je risquais d’être englouti.
Au contraire,
la lame m’aida à rejoindre la plage. Profitant de l'agitation, je pris
la fuite. Personne ne me remarqua. Mêlé à mes camarades Indiens devenus
esclaves, je me fondis à la foule du port.
J’errai dans les ruelles sales entre des
bâtisses verdies par la mousse. Sous l'action combinée de la chaleur et de
l'humidité, les toits de chaume exhalaient une odeur putride. Les habitants
ayant déserté les rues, la ville m’était offerte. Derrière les fenêtres, les
tables, les chaises, les lits recouverts de moustiquaires, la vaisselle en
faïence ou en porcelaine attisaient ma curiosité.
Pour achever cette succincte visite dans le
monde des Blancs, j’explorai les faubourgs et les huttes des domestiques. Les
cabanes misérables s’entassaient sur les flancs des collines. Un jeune chien me
poursuivit.
Je devais à présent marcher vers le sud pour
essayer de retrouver Morrocoy.
Passage 5
Juan
enthousiaste poursuivit son analyse. Ces nouveaux éléments bouleversaient
l’histoire. La découverte de ce continent n'en était pas une ! Il
s’agissait d’une gigantesque méprise. Les Espagnols et les Portugais ne furent
pas les premiers à fouler le Nouveau Monde. D’autres, bien avant eux,
révélèrent l’existence de l’Amérique. Juan était formel.
- Ce glaive et
cette pierre, ton chaman les portaient sur lui,
tu comprends ! Il les avait hérités de son père. Et son père les avait
obtenus du sien, ainsi de suite. La première tentative de génocide de ton
peuple eut lieu bien avant notre arrivée. Tes ancêtres se sont transmis ces
deux objets, de génération en génération, en guise de souvenir, de témoignage.
Les barbares dont Touchawa souhaitait t’entretenir vivaient aux alentours de l'an mille. Un demi-siècle
avant notre arrivée.